Gilles de Gouberville

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L’école du Mesnil-au-Val

Gilles de Gouberville et l’école du Mesnil-au-Val

 En 1878, dans son rapport annuel au préfet de la Manche, le directeur des Archives départementales, M. Dubosc, dresse un inventaire sommaire du chartrier de Réville qui lui a été confié. Celui-ci contient de nombreux documents venant de la famille du Parc et plus particulièrement d’Étienne du Parc, baron du Mesnil-Cresnay, neveu de Gilles de Gouberville et héritier par sa mère, Jacqueline de Crux, de la moitié du fief du Mesnil-au-Val. Ce rapport imprimé est tout ce qu’il reste du chartrier, disparu dans l’incendie de 1944. Mentionnant une demande de création d’une confrérie du Rosaire faite à l’évêque de Coutances par les paroissiens du Mesnil, Dubosc rapporte que « cette supplique porte 28 signatures … 25 de ces signatures appartiennent à des laboureurs, et il n’en est pas une qui ne soit largement installée et accompagnée d’un paraphe attestant une grande habitude du maniement de la plume ». Il ajoute : « Diverses notes nous apprennent que l’école de la paroisse, fort anciennement fondée, avait été dotée par messire Gilles de Gouberville et Etienne du Parc, qui voulaient que tous les enfants de leurs domaines apprissent à lire et à écrire ».

Malgré la rareté des notations sur ce sujet, le « Journal » confirme les informations apportées par le chartrier de Réville. Le dimanche 9 septembre 1558, c’est la rentrée à l’école, après les grands travaux de l’aoûtage, et « missire Jehan Fréret dist, en faisant le prosne, que si on vouloyt lui envoyer des enfans à l’église, qu ‘il leur monstreroyt leur leçon ». Comme les deux autres vicaires du Mesnil-au-Val, Jean et Jacques Auvray, Jean Fréret fait partie d’une famille de laboureurs de la paroisse. Il apparaît dès le début de la chronique goubervillienne, le 8 juin 1549, à Valognes : « je presté XVIII sols à Missire Jehan Freret qui estoyt suspensus a divinis, pour l’escolage de Bris ». Sans doute rétabli dans ses fonctions, il assure ensuite son ministère au Mesnil, en particulier à la chapelle du manoir. Le « Journal » ne porte pas trace d’une dotation faite à l’école par Gilles de Gouberville, mais témoigne de l’intérêt qu’il y porte, parfois jusqu’à contrôler lui-même les progrès des enfants. Le 7 avril 1556 (mardi de Pâques) : « Vespres dictes, je fus encor longtemps à l’église avec missire Jacques Auvrey, et Martin Pyvain et plusieurs aultres, et fys dire la leçon à Noel, filz dud. Martin, et à Jehan Margeneste, filz Loys ». Il aide un de ses serviteurs à faire face à la dépense : le 31 mai 1558, « baillé à Julian (Germain) IIII s. en ma chambre, pour payer l’escollage de son filz, comme il disoyt ». Sans doute peut-on considérer aussi comme un appui à l’école les étrennes en argent qu’il distribue le 31 décembre 1556 : « Je donné XX s. en liards aulx escoliers qui vindrent chanter des dictiers de Noel céans ». Des sommes équivalentes sont données, dans les mêmes conditions, les 31 décembre de 1557, 1558, 1561 et 1562. Le liard étant une pièce de 3 deniers, donc d’un quart de sol, les 20 sols correspondent à 80 liards. On ne peut pas en déduire le nombre d’écoliers puisque chacun doit recevoir plusieurs pièces, mais ils doivent être assez nombreux, au moins une dizaine, sans doute la plupart des garçons de la paroisse (les filles n’étant probablement pas concernées). Pour juger de l’importance de ces « estraines », il faut remarquer que le salaire quotidien est alors d’un sol pour un journalier. Si l’on excepte le fils du domestique Julian Germain (qui n’est sans doute pas du Mesnil-au-Val), deux écoliers seulement sont désignés par leur nom : Jean Margeneste et Noël Pyvain. Le père du premier est un des principaux laboureurs du Mesnil ; celui du second est, associé à son frère Louis (dit Tahot), artisan couvreur en pierre et en même temps petit cultivateur.

L’existence d’une école au Mesnil-au-Val au XVIe siècle est intéressante à cause de l’attention que lui porte le seigneur du lieu, mais elle ne constitue pas un cas isolé. En effet, au cours des quatorze années du « Journal », l’auteur évoque l’existence d’écoles dans des paroisses rurales proches : celle de Brix, déjà citée, celle de Carneville dont le maître, Robert Leblacher, passe au manoir du Mesnil le 19 mai 1560, celle de Turqueteville à la Hague (Teurthéville-Hague) tenue par maître Gérard Durand ; celui-ci, accompagné de son fils, apporte des poires à Gilles de Gouberville le 29 septembre 1551. Ce dernier personnage présente un intérêt certain. D’abord, il est mentionné une vingtaine de fois, apparaissant comme un familier de l’auteur ; une douzaine de visites ou courts séjours au manoir sont rapportés, surtout en début et en fin de « Journal ». Deux fois, il séjourne plus longtemps : du 20 août au 9 septembre 1560, participant aux travaux de l’aoûtage, et du 9 au 17 janvier 1563 où il est retenu par une maladie. Lors de son avant dernier passage, le 5 mars 1563 « maistre Girard Durand tourna en françois l’hymne : Christe qui lux es et dies ». Ce maître d’école, sans doute originaire du Vicel (il se rend le 5 mai 1550 dans cette paroisse où le patronyme est présent depuis au moins la fin du XVIIe siècle jusqu’au milieu du XXe), est donc un clerc ayant reçu une éducation comprenant le latin et tirant l’essentiel de son revenu de son enseignement. La traduction d’un hymne religieux du latin au français est certainement à mettre en relation avec les idées de la Réforme.

Les notations de Gilles de Gouberville sur l’école, sur ses lectures et sur les personnes qu’ il fréquente montrent clairement que, sans être un intellectuel, le seigneur du Mesnil-au-Val était au courant des débats d’idées de son époque et qu’il s’intéressait aux progrès de la connaissance ; elles apportent aussi un éclairage utile sur les paysans d’alors qui n’ étaient pas les rustres analphabètes tels qu’on peut les imaginer aujourd’hui.

Marcel ROUPSARD

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