Gilles de Gouberville

Accueil » La vie quotidienne » Une dot

Une dot

Une dot au temps de Gilles de Gouberville

Selon la Coutume, texte qui régit les rapports entre particuliers dans la Normandie d’avant la Révolution, les parents ne sont jamais tenus de doter leurs filles, ce que résume les adages “un mari et rien de plus” ou “ne dote qui ne veut”.
Les Normands réprouvant toutefois la mésalliance, les pères sont tenus de trouver à leurs filles un mari “idoine,” c’est-à-dire de même rang et de semblable fortune. Si les parents sont décédés, les jeunes filles non encore mariées tombent sous la tutelle de leurs frères aînés. Il s’agit d’un héritage combinant les traditions du
mundium germanique qui impose que les filles, incapables de se défendre l’épée à la main, soient sous la tutelle du chef de famille, et de la notion romaine d’imbecillitas sexus qui voit dans la femme un être fragile, capable de se nuire si elle n’est pas convenablement protégée pour tous les actes de la vie juridique. Comme on ne peut attendre des frères autant de bienveillance vis-à-vis de leurs sœurs que leurs parents, s’ils se doivent toujours de les marier convenablement, ils ont aussi le devoir de leur fournir un mariage avenant, c’est-à-dire une dot convenable. Doter sa sœur est donc une obligation légale pour tout fils aîné devenu chef de la famille.
C’est justement la situation de Gilles de Gouberville qui, après le décès de ses parents, se doit de pourvoir aux destinées de ses sœurs encore célibataires. Il peut s’agir, bien sûr, de ses sœurs légitimes, comme Renée ou Tassine, mais également de ses sœurs naturelles, comme c’est le cas par exemple pour Guillemette, la fille naturelle de son père Guillaume. En effet, en vertu de l’adage “qui fait l’enfant doit le nourrir”, les parents ont des charges à l’égard de leurs enfants bâtards, et ces charges pèsent à leur mort sur leurs enfants légitimes, qui recueillent leur succession avec des droits et des devoirs.
Le
Journal fait ainsi plusieurs fois allusion aux dots assurées par Gilles à ses sœurs : celle de Renée, sa sœur légitime, celle surtout de Guillemette, sa sœur naturelle, mais aussi celle de Tassine.
Renée étant déjà mariée avec Monsieur de Saint-Naser lorsque commence le
Journal, la question de sa dot est simplement mentionnée lorsque Gilles régularise un compte. Ainsi, le vendredi 14 août 1551, envoie-t-il Symonnet à Valognes
porter XXX libvres tournois à Gratian Alexandre que je luy debvoys encore de l’an 1543 pour des draps de soye du mariage de ma seur de Sainct Naser.
On constatera que Gouberville n’est pas toujours pressé de régler ses dettes !
Il s’agit ici, on vient de le lire, de draps de soie. La dot peut en effet être constituée par des donations de meubles (argent, vêtements, mobilier, bijoux, “lit garni”, bétail…) ou d’immeubles (terres, maisons, rentes…).
Le
mariage avenant concédé à Guillemette est une parfaite illustration de cette diversité et témoigne de la volonté de Gilles de bien établir sa sœur bâtarde. Il est vrai que cela lui est d’autant plus aisé par le fait qu’il n’hésite pas à faire appel aux contributions d’autres membres de la famille. Le vendredi 25 octobre 1555, il note ainsi :
Led. jour au soyer, Lajoye revinst de Russy, ou il estoyt allé lundi dernier et apporta XXII libvres X solz que mon oncle luy bailla et XVIII libvres que ma soeur luy bailla pour ayder à marier Guillemette.
C’est seulement quand il sera assuré de ces dispositions financières que le mariage sera officialisé, et quatre mois plus tard, le mercredi 10 février 1556, Gilles écrit :
Led. jour au soyer, Cantepye fiancea Guillemette, fille naturelle de feu mon père.”
Notons qu’en choisissant son fidèle compagnon, Gilles ne faillit pas à ses devoirs, puisque le parti est on ne peut plus convenable et que Cantepie est bien un “mari “idoine”. Une fois les fiançailles faites, Gilles doit faire face à de nombreuses dépenses pour constituer le trousseau qui fera partie de la dot de sa demi-soeur. Le 22, il nous apprend que :
Led jour, Cantepye fut à Vallongnes et revinst apprès mydi, Thomas Troude quand et luy, qui apporta du tenné canelé, dont j’achatté un aulnes et demye pour faire une robe à Guillemette, qui coustèrent XI lib. ts. XII S., que je ne payé poinct, pour ce que je vouloys parler à son père.
Effectivement, quelques jours après, mercredi 24 :
Estienne Troude, de Vallongnes, y vinst. J’achatté de luy une demye pièce de camelot noyr pour Guillemette.
Gilles lui règle alors ce qu’il lui doit et ce qu’il devait à son fils. Le même jour
Au soyer, arriva Pierres Benesc, de Vallongnes… qui apporta du veloux dont j’achatté une aulne et une mesurette pour fère ung chapperon et ung collet à Guillemette.
De mauvaises langues penseront peut-être que si Gilles fut “
tout le jour fort malade (…) et ne souppé point”, ce n’était pas seulement “d’un reusme” mais en raison de ces dépenses inconsidérées mais ce serait oublier l’affection sincère qui le liait à sa demi-sœur. Lundi 5 juillet 1557, on apprend encore que
Tout le jour Nicollas Symon, tailleur, et deux serviteurs vindrent pour fère les accoustrements de Guillemette.”
Mais la dot de Guillemette consiste sans doute aussi en du bétail. Le mardi 16 février 1556, Gilles note :
J’envoyé Yves Berger et Jehan Varin à Triauville mener deux vaches et deux aumaulx du mariage de Cantepye.
Qu’ils soient destinés à être intégrés au troupeau que possède Cantepie, ou qu’il s’agisse d’animaux de boucherie qui feront les frais de la fête, il s’agit en tout cas plus de dot que de cadeau de noce.
Enfin, à coté du trousseau et du bétail, Gilles semble doter sa soeur en immeuble lorsqu’il mentionne, le 19 avril 1558
Cantepie fut à Barfieu pour fère grossoyer (faire la « grosse » : copie exécutoire d’un acte authentique) la fieffe que Nicolas Leblond m’avoyt faicte à jour passé, que j’avoys laissée aud. Cantepye, en faisant le mariage de luy et sa femme.
Quant à Tassine, soeur légitime comme Renée, si Gilles évoque sa dot, c’est pour la menacer de l’en priver. La coutume permet en effet au chef de famille, responsable de l’honneur du nom, de priver de son “mariage avenant” la soeur qui désobéit aux ordres de son frère. Or on sait que Gilles réprouve l’inconduite de Tassine, qui vit en concubinage notoire avec François Thezard, seigneur des Essarts. En avril 1562, lors d’une conversation violente, il menace sa sœur de ne pas la doter si elle refuse de quitter le domicile de l’homme avec qui elle vit et de s’en revenir au Mesnil-au-Val :
et luy dys que, pour son refus d’accepter mon offre, que je me deffendroys de toutes ses demandes”.
On voit, autour de ce point très particulier, combien l’idée que nous nous faisons souvent des moeurs – et du droit – anciens peut être erronée. La coutume normande assure la protection des filles contre des frères, soupçonnés d’être moins bienveillants que les parents, la protection des bâtards et le respect de la dignité de la famille. Suivre la question de la dot dans le
Journal permet ainsi de mieux comprendre une époque où la protection du groupe social va de pair avec celle des individus.

Sophie Poirey

 


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :