Gilles de Gouberville

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Le jour après la choule

Gilles de Gouberville est alité, calé par des gros oreillers. Simonet est en train de raviver le feu.

Outre le lit et la cheminée il y a un grand siège, un bac à eau, un vase à aisance éventuellement et deux choules au dessus de la cheminée par exemple.

Gilles : Ah que je suis las de la choule d’hier ! Mon bon Cantepie que n’avais-je trop chaud, à courir sur grèves et par les chemins, alors qu’en cette matinée mes os sont glacés. Et je souffre tant du côté ici (il le montre) du coup de ton compère Symonnet.

Où est il d’ailleurs ce coquin ?… être de mon parti et m’envoyer dans le fossé comme un malpropre, en espérant un gain qui était loin d’être acquis, et encore moins par sa faute.

Cantepie : Mais Gilles songez que finalement pendant que beaucoup se détournaient pour vous voir tomber, Symonnet s’échappait avec !… et emportait la pelote dans un lieu plus sûr pour votre parti, droit là où j’attendais avec vingt des nôtres pour couper la route au parti du capitaine de Cherbourg !

Songez également que sur votre cheminée il y a maintenant deux pelotes, celle de la Saint Mor et celle de Carême finissant à présent, qui plus est c’est l’autre partie qui a régalé après la rencontre.

G : Justement j’ai perdu cela aussi : avec le souffle, une bonne tablée. Je suis sûr qu’il y avait ce pâté de gibier que j’aime tant et des cailles rôties. Ce Symonnet du diable a dû manger ma part avec bon cœur ! Et moi je demeurais bien seul ici avec comme compagnie la servante qui faisait une soupe pour mon remède !

C : Vous être injuste Gilles, il voulait vous en ramener une part de ce fameux pâté, mais ce qu’il avait de côté se trouva mangé sans qu’on sache par qui. Vous savez bien que dans ces assemblées nous ne sommes maîtres de rien et les vaincus sont souvent plus gais larrons que les vainqueurs.

G : Bon ils ont eu le pâté, moi j’ai la pelote, au moins je n’ai pas payé le repas. Ah qu’elle douleur ! J’ai l’os brisé c’est certain, heureusement qu’en cette saison les travaux ne nous prennent pas trop de temps et j’aurai peut-être une excuse pour le ban de Valognes. Encore que mes courses dans les champs ne sont point du goût de mes pairs !

C : Oui mais vous êtes moins pisse-froid qu’eux !

G : Ah ! je crois que j’ai laissé ma carrière à courir après les pelotes et les … (il mime le corps d’une femme)

C : Nous voilà du monde (il se dirige vers la fenêtre)

G : C’est le Symonnet ?

C : Point, voici le curé de Tourlaville…

G : Ah mon ami, viens me redresser que je fasse bonne figure… (Il se plaint).

Entre le curé qui défait sa cape et la laisse à Symonnet ou la pose sur la chaise

C de Tourlaville : Qu’ai-je appris Gilles, vous êtes souffrant, et gravement à ce qu’il parait, mais aucun confrère autour, vous n’êtes donc point au porche de Saint Pierre ?

G : Pas encore cette fois ci mon bon ami, mais si vous venez pour me conter des histoires de monsieur Rabelais il est possible que d’en rire mon côté se brise, aussi vous prierais-je de ne me bailler qu’un peu de compassion.

C de T : Moi qui venais vous annoncer l’arrivée de joueurs de crosse de Coutances pour l’après-carême et vous convier à crocher pour l’après-vêpres de dimanche à venir, me voilà bien aise !

G : Ah torturez moi encore plus, j’ai déjà manqué l’assemblée d’hier, et vous me parlez du jeu auquel je ne pourrai assister ! Est-ce bien charitable ?

C de T : Vous ne pourrez pas jouer, encore que je vous croie assez solide pour être rétabli, mais je vous convie à notre messe et à ma table bien entendu ensuite. Et comme vous ne jouerez pas vous pourrez manger à loisir.

G : Serais-je assez rétabli pour tenir tout au long de votre messe, le plus souvent debout et surtout arriverai-je à temps, mon côté ne me permettra pas de chevaucher bien vite et en cette saison je ne puis partir si tôt !

C de T : Je sens poindre le péché de gourmandise mon bon Gilles, derrière cette blessure gagnée, non pas au dur labeur, mais au jeu. Notre évêque nous parle souvent de restreindre ces activités, dont il faut bien dire nous-mêmes hommes de Dieu, sommes des acteurs.

G : Je suis bien navré d’entendre parler de ceci monsieur le Curé, nous sommes de bon chrétiens et que je sache notre évêque n’a que peu de remontrances à nous faire.

Peut-être devrait-il venir nous voir plus souvent pour constater de lui-même que notre vie respecte la parole de Dieu, et que nos réjouissances ne sont pas ennemies de la foi. Quand je joue, je suis avec mes gens et je partage mon pain et même l’argent gagné. Quand je perds le festin est pour tous. Cela ne nous empêche point de louer le Seigneur chaque jour. Ce n’est pas lui non plus qui m’a puni en ce jour c’est ce coquin de Symonnet qui m’a baillé ce coup – croyant peut être bien faire ? Ah je ne suis point soulagé…

C de T : Je pense un peu comme vous Gilles vous le savez mais les temps sont perturbés, beaucoup de choses ont changé en si peu de temps et nos coutumes… gênent les volontés de certains à nous bailler des modèles parfois bien peu en rapport avec nos pensées. Mais nous sommes peu à même d’y résister. Dieu doit savoir nous guider.

G : Dieu vous entende fort mon ami. Cantepie, il est temps d’appeler nos gens pour les travaux de la semaine, peux tu sonner la cloche ?

Monsieur le Curé vous verrez que nous ne faisons pas que jouer, même en cette saison difficile pour les hommes et les bêtes.

On entend la cloche,

C de T : Ne pourriez vous pas attendre un peu d’être moins mal pour donner vos ordres ?

G : Non mon bon ami le premier jour de la semaine est celui des ordres, si je suis remis pour le dernier je pourrai vérifier si tout ce que j’ai dit est bien fait. C’est Cantepie qui surveillera au jour le jour, quant à Symonnet je vais l’occuper le gaillard, s’il a de la force autant qu’il l’use !

Cantepie : Gilles calmez-vous, le repos est votre meilleur allié pour retourner parmi nous.

On entend les sabots dans l’escalier

Quatre serviteurs entrent, trois hommes et une femme. Deux des trois hommes dont Symonnet se bousculent en entrant.

G : Ah te voilà Symonnet et toi aussi Lajoie, j’ai mal dormi cette nuit ; vous vous en doutez et je vous ai entendu rentrer bons compagnons.

Tous les deux se poussent simultanément avec leurs chapeaux dans les mains, puis finissent par se tenir par l’épaule et à faire les fiers à bras en même temps que G de G parle.

J’espère qu’en ce jour vous êtes un peu plus ouverts d’esprit. Brailler est une chose et travailler une autre. Si cette choule n’était pas ici et si mon côté me laissait me lever, il y aurait du bâton sur le dos de certains. Imaginez que j’aurais pu même ne pas manger ce que j’avais payé ! Mais l’heure n’est pas à discuter de cela qui pourrait me rendre encore plus mal que je le suis.

Le temps est au sec il convient d’en profiter.

Lajoie tu vas chercher des ouvriers et reprendre le travail du toit du moulin ; M. le Curé reste manger déjà il faut s’occuper de la collation et tâche d’oublier cette maudite soupe, je n’ai pas mal à l’intestin et un bon chevreau devrait me redonner vigueur, et toi Symonnet comme tu es bon coureur comme tout le monde le dit, tu vas aller me chercher du poisson à Cherbourg en portant en même temps cette lettre pour mon notaire. En revenant tu passeras chez le barbier qui pour trois sols te donnera son baume pour les os. Cela fait, demain il faudra commencer au soleil. Drouet et toi Symonnet faites l’inventaire des travaux à réaliser sur céans, mais aussi voyez comme se trouve la terre près des pommiers. Il faut la mettre de façon à bien recevoir les prochaines pluies.

Au travail à présent et pour l’amour de Dieu attendez deux jours pour sortir quilles et palets…

C de T : souhaitez vous Gilles que je vous fasse un peu de calme lecture ?

G : Certes mon bon ami cela me fera oublier la douleur je l’espère et patienter jusqu’au repas.

C de T que diriez vous de quelques vers du prince de la terre Lucrèce ou d’Ovide le Banni?

G : …que vous allez sur les voix licencieuses que ce soit sur la barque de l’un ou de l’autre. J’entends gronder la Réforme pas vous ?

On entend l’orage en coulisse. Drouet et Simonnet se mettent à l’abri. Le Curé prend son livre et commence à lire. Le rideau tombe.

Texte de Jean-Philippe Joly

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