Gilles de Gouberville

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Une carrière submersible

La « carrière de la mer » à Tourlaville

« Une heure apprès mydi, je m’en allé à la mer faire charger une pierre que Hébert Robidas m’avoyt hier dict qu’il avoyt tirée, de VIII à neuf pieds ; je donné au dit Robidas et Gyon des Champs son compagnon, pour la dite pierre IIII sols et I sol que je leur baillé hier… »

Telle est la première mention dans le Journal de Gilles de Gouberville, le lundi 12 août 1549, d’un achat de pierre extraite d’une « carrière de la mer », située près de Cherbourg ; celle-ci fournit ensuite, à maintes reprises, au seigneur du Mesnil-au-Val des matériaux pour des constructions de murs ou pour des travaux de couverture. C’est le cas en 1550 pour enclore le jardin de la Grange Barrier, en 1557 et 1558 pour faire un mur au pré du Trésor à Tourlaville, en 1555 pour la réfection de toitures sur le manoir et en 1560 pour couvrir des étables en reconstruction.

Le matériau extrait de cette « carrière de la mer » est manifestement du schiste lorsqu’il est destiné à des toitures ; il faut l’assimiler à la « pierre bleue », ou « pierre de Tourlaville », exploitée dans des carrières situées plus au sud, dans la vallée du Trottebec (Gouberville cite par exemple la « carrière aux Luces »). C’est sans doute aussi du schiste qu’il faut voir dans les « pers de mer » achetés en 1550 pour fermer le jardin Barrier ; il s’agirait de grandes plaques, hautes de cinq pieds (1,5 m.), plantées verticalement côte à côte. Pour le mur du pré du Trésor, le matériau correspondrait plutôt à des moellons.

Gouberville mentionne le nom de trois « carreyeurs » (carriers) : Hébert Robidas et Guyon Deschamps de Tourlaville et Girot (ou Gilles) Gibert de Bretteville ; s’y ajoutent quelques compagnons, dont le fils de Robidas et Jacquet Besnard (dit « Lenragé »). Leur travail consiste à extraire et à dégrossir les plaques de schiste avant l’enlèvement sur place par les acheteurs ; la pierre à couvrir est taillée ensuite par les couvreurs sur leur chantier (comme les frères Pyvain, le 10 juillet 1560). Les « carreyeurs » sont soumis au rythme des marées pour leur activité ; l’accès aux rochers exploités n’est possible qu’à basse-eau et il peut même être compromis en périodes de morte-eau.

Pourquoi avoir ouvert une exploitation dans des conditions aussi difficiles et précaires ? La réponse à cette question pourrait être trouvée dans le statut foncier des carrières de schiste de Tourlaville, les « carreyeurs de la mer » n’ayant pu s’accorder avec un propriétaire. Ce pourrait être aussi une raison de prix de revient ou de qualité spécifique de la production. Il est à remarquer que Gouberville s’adresse en priorité à Girot Gibert en juin 1560 pour acheter le matériau de couverture de ses étables et ensuite seulement, pour compléter, aux frères Luce. La clientèle des « carreyeurs » ne se limite pas à la population la plus proche ; le Journal mentionne aussi parmi les acheteurs le curé de Nacqueville (4 août 1552) et le fils Pasquet de Gonneville (8 août 1555)

La localisation de la « carrière de la mer » est indiquée sommairement à de fréquentes reprises dans le Journal ; elle se situe sur le littoral de Tourlaville. Ainsi, le lundi 12 septembre 1558, « je m’en allé à la mer à Tourlaville, où je trouvé Guyon Deschamps, Jacquet Besnard et Girot Gibert, qui carrayent de la pierre à couvrir ». Le 21 juin 1560, Gouberville précise qu’il va « à la mer, à Vieille-Roque » ; en août 1555 et en mars 1558, il parle de la « Loge de Tourlaville ». L’emplacement exact doit correspondre à des rochers situés entre l’actuel port des Flamands et la plage de Collignon. La partie anciennement exploitée, constituée de schistes sombres, apparaît en creux entre deux pointes de roches de couleur claire, plus dures et plus élevées, donc submergées plus tard à marée montante. Une carte du début du XVIIIème siècle montre clairement cette topographie de la « carrière de la mer » qui a fourni des matériaux à Gilles de Gouberville, mais aussi, sans doute très longtemps, à la population de Tourlaville et des environs.

Marcel Roupsard
Légende de l’illustration
« la carrière de la mer ». Carte du début XVIIIe siècle. (Coll. SHM – Cherbourg)


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