Gilles de Gouberville

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GILLES DE GOUBERVILLE ET LES LIVRES

Au siècle de Gilles de Gouberville, la population des campagnes normandes était loin d’être illettrée : 80 % des hommes, 30 % des femmes pouvaient écrire leur nom. L’enseignement élémentaire était plus ou moins régulièrement assuré par des clercs démunis de bénéfices (sans cure ni vicariat). Certains même, dont le bagage intellectuel restait trop limité, retournaient « au labour ».

On ne sait quelle fut l’éducation première de Gilles. Entre juin 1552 et décembre 1556, il parle plusieurs fois de «  nostre maistre  » rencontré à Bricquebec, à Breuville, à Barfleur, vivant ensuite vraisemblablement à Gouberville :
« 
Dès le matin je party de Toqueville et m’en allé à Barfleu, Symonnet avecque moy ; je fus aulx Augustins à la chambre du frère Marcouf où se trouva nostre maistre Textoris » (12 nov. 1552)
« 
Charlot Gaillard, filz Joret de Gouberville, m’apporta ung butor que Paris de Gatteville m’envoyet et remporta des poyres pour nostre maistre Textoris qui est malade » (24 décembre 1555)
L’enseignement même initial, se faisant en latin, il avait modifié son nom Tissier ou Texier en Textoris (« du tisserand »). C’est tout ce que l’on sait des « humanités » du sieur de Gouberville.

Gilles savait du latin et c’est dans cette langue que le 4 août 1562 il exprima sa foi en un Dieu unique et éternel, au-dessus des querelles religieuses.
Outre les livres recueillis de la succession de ses parents, il hérita de douze ouvrages  qui appartenaient à son frère Guillaume, mort étudiant à Paris, en1555. Son oncle Jehan, sieur et curé de Russy, lui en laissa sans doute aussi un certain nombre. Nous ne connaissons les titres ni des uns, ni des autres. L’ensemble dépasse évidemment la dizaine de volumes que lui accorde E. Leroy-Ladurie dans
La Verdeur du Bocage  ; rien de comparable cependant à la « librairie » de Montaigne !

Quand d’aventure le Journal parle d’une lecture, on voit que les Almanachs de Nostradamus donnaient à Gilles, d’utiles conseils pour l’agriculture :
« 
Je fys commencer à semer du froment à la Haulte Vente. Nostradamus disoyt en son almanac qu’il faisoyt bon labourer ce jour  » (29 octobre 1558)
mais on n’y commente pas les
Pronostications (ou Centuries ) également possédées au manoir :
« 
Après avoyr esté devant l’auditoyre viron une heure (.) et que le lieutenant Franqueterre m’eut rendu devant chez Borlande, une pronistication de Nostradamus ; et que luy heuz rendu la cédule qu’il m’en avoyt faicte, je le pryé de disner avec moy, dont il m’escondit  » (10 novembre 1562)

D’autres livres cités sont plus difficiles à identifier : les «  Institutes  » sont évidemment un manuel de droit romain :
« 
Après desjeuner, Beauficet [Gratian Lambert, curé de Beauficel] s’en alla et me donna un texte d’Institute ou estoyt escripte une roe pitagorique [probablement un jeu arithmétique] » (12 novembre 1558)
les « 
Leçons de Pierre Messie  » (Pedro Mexia, savant espagnol du début du siècle), un recueil de dialogues philosophiques et scientifiques, Silva de varia Lexicon :
«  Il [Jehan Bonnet, qui lui prête un livre : voir ci dessous] me rendit les leçons de Pierres Messye que je laissé à mon hoste pour le bailler à Monsr de Hemevez  » (28 novembre 1555)
Dans les deux cas, l’intitulé reste approximatif : s’agit-il de traductions ou du texte latin ?

Gilles se fit prêter le Promptuaire des médailles , ouvrage illustré que nous appellerions un livre d’art :
« 
Je reporté à maistre Jehan Bonnet le promptuaire des médales qu’il m’avoyt presté à jor passé » (28 novembre 1555)

Au rebours de Montaigne, Gilles appréciait les aventures de chevalerie, on sait que lors d’une soirée pluvieuse de février 1555, on fit lecture devant toute la maisonnée d’un épisode d’ Amadis de Gaule , cet interminable roman ibérique au succès international :
« 
Tout le jour il ne cessa de plouvoyr (.) Au soyer, toute la vesprée, nous leusme en Amadis de Gaulle, comment il vainquit Dardan » (6 février 1554)

Gilles a-t-il goûté la « substantifique moelle » du Quart livre de Rabelais que devait lui prêter le curé de Cherbourg qui était, pour ainsi dire, son conseiller culturel ?
« 
Viron IIII heures passa par céans le curay de Cherebourg qui s’y en alloyt ; je le convié jusques au viel Bosc. Il me consta troys ou quattre hystoyres du quart livre de Rabelays et me promist me le prester à cette assise » (4 juin 1552)

Il nous dit que la même année, ce prêtre à l’esprit décidemment ouvert, lui rapporta de Paris un livre intitulé (sic) «  le Prince Nicollas  »
« 
Je m’en allé voyer le curay de Cherbourg qui estoyt nouveau venu de Paris ; il me donna ung libvre en françoys intitulé Le prince Nicollas ex.  » (8 août 1553)
Il s’agit du
Prince de Nicolas Machiavel, tout nouvellement traduit. On sait que le machiavélisme, terme galvaudé, est avant tout politique et que, si la fin justifie les moyens, il reste au service d’un idéal : la renaissance de l’Italie. Barbey d’Aurevilly, grand admirateur de la pensée et de la langue du Florentin, dira fort peu de choses du Prince dans ses Memoranda , préférant les Histoires florentines de lecture moins austère. Le sieur de Gouberville, tout à ses affaires privées, parfois scabreuses telle la liquidation des cures de l’oncle de Russy, n’avait nul besoin des leçons de Machiavel : comme à tout bon Normand, l’astuce paysanne lui suffisait.

On peut remarquer que si le Journal signale la moindre emplette, rien n’évoque l’achat de livres. Gilles néanmoins tenait à ceux qu’il possédait et pour le moindre prêt, réclamait un reçu (un cédule).

Entre les hobereaux du temps, il compta parmi les plus lettrés ; éclectique, parfois ambitieuse, sa « bibliothèque » restait de dimensions modestes mais n’avait rien d’indigent. Mais ce ne fut pas ce qu’on appellera plus tard un « intellectuel »,.sa sagesse reste d’ordre tout pratique. Non pas un humaniste  ; mais dans la vie quotidienne, bon parent, ami fidèle, hôte libéral, maître équitable, parfois retors il est vrai, il sut néanmoins rester, en un siècle «   plein de bruit et de fureur » , un bel exemple d’ humanité .

Guy NONDIER

 



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