Gilles de Gouberville

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Gilles et les Ravalet-Tourlaville

GILLES DE GOUBERVILLE

ET LES RAVALET-TOURLAVILLE

Dans son Journal, Gilles de Gouberville évoque à de nombreuses reprises ses voisins les Ravalet, toujours fort connus dans la région en raison de l’attribution – totalement erronée – d’une liste impressionnante de crimes :

Le château de Tourlaville a été le théâtre de bien des crimes et d’événements tragiques sous la race maudite des Ravalet (…). Ses annales furent une longue suite de forfaits, assassinats, fratricides, incendie, sacrilège, rapt, viol, … -M. Verusmor, 1861

et surtout de l’exécution pour inceste de deux de ses membres, Julien et Marguerite, drame qui sera rapporté de façon flamboyante mais fausse par Jules Barbey d’Aurevilly dans une courte nouvelle : Une page d’histoire (1603), parue en 1883

Qui sont les Ravalet ?

D’origine bretonne, le premier Ravalet connu est « Pons », archer à Falaise sous Charles VI, le second ( ? – 1490) est Jean « Ier» qui s’installe en Normandie. Son fils, Charles (1434-1524) vit à Cherbourg. Il a un fils légitime Michel ( ? – c.1524) qui va avoir plusieurs enfants naturels dont :

Jacques (1521-1587), commis puis procureur des eaux et forêts au bailliage du Cotentin. Il va avoir un fils, Jean III (1551-1608), lui aussi procureur aux eaux et forêts du Cotentin, garde des sceaux de la baronne de Bricquebec et père de plusieurs enfants dont Julien et Marguerite, qui seront exécutés pour inceste à Paris le 2 décembre 1603. Gilles le nomme « Ravalet », « maître Jacques Ravalet », « Tourlaville Ravalet » et le plus fréquemment « le sieur de Tourlaville ».

Jean II, ecclésiastique (1523-1604). Vers 1540, il entre au service de la famille d’Estouteville dont il est d’abord secrétaire, puis conseiller et intendant. Il reçoit la cure de Saint-Martin-la-Champagne. Marie d’Estouteville, patronne de la paroisse d’Hambye où se trouve une abbaye bénédictine fondée par l’un de ses ancêtres, offre à Jean l’abbaye et ses bénéfices en 1561. Dans une requête datée d’août 1559, Jean sollicite et obtient du roi des lettres de légitimation. Gilles l’appelle indifféremment « Monsieur de Sct-Martin », « l’abbé d’Hambye », « Mr le seggretayre ».

Nicolas, seigneur de Nouainville ( ? – ?). Gilles n’en parle qu’une fois : « Nicolas et Jacques dits Ravalet » (15 juin 1555).

En 1553, les frères Ravalet acquièrentAubert-Hermite, l’un des deux fiefs de Tourlaville. L’autre fief de Tourlaville est la Fiefferme et [son droit] de champart et fait partie du domaine royal jusqu’à sa vente en 1544. En 1557 il devient la propriété de la duchesse Adrienne d’Estouteville, puis de sa fille Marie qui l’offre à son secrétaire à Jean II Ravalet, en reconnaissance de ses bons et loyaux services.

Les deux fiefs sont réunis. A partir de mars 1559, les frères Ravalet y font construire un manoir sur les vestiges d’un ancien château-fort dont il ne subsiste aujourd’hui qu’une tour.

En 1575 ils donnent le manoir en cadeau de mariage à Jean III, fils de Jacques.

Le 19 décembre 1579, Jean II sollicite et obtient du roi Henri III des lettres patentes qui l’autorisent ainsi que son frère et son neveu, à « muer et convertir » officiellement, son nom en celui de « Tourlaville », qu’ils porteront dès lors.

Les relations de Gilles et de Jacques Ravalet

Ils naissent la même année (1521) et travaillent tous deux pour l’administration des Eaux et Forêts du bailliage du Cotentin : Jacques y est d’abord commis, puis procureur en 1562 ; Gilles est lieutenant.

Ils sont parents par alliance : dans le Journal en date du 28 août 1549, Gilles appelle Jeanne d’Yvetot, épouse de Jacques, « ma cousine, mademoiselle de Tourlaville ».

« Mademoiselle » s’applique presque toujours à des femmes mariées de la noblesse. A noter que le réel lien de parenté entre Gilles et Jeanne d’Yvetot n’a pu être établi.

Les allusions aux relations entre Gilles et Jacques Ravalet sont nombreuses. En voici quelques illustrations.

Les visites

Gilles se rend au chevet de sa « cousine », épouse de Jacques lorsqu’elle est malade et lui fait envoyer du miel :

Je ne bougé de céans fors que, au matin je m’en allé voyer mademoyselle de Tourlaville, qui a la fièvre quarte. Je fus là à Tourlaville bien deux heures. (…) Le vendredi VIIIe, (…) j’envoyé dès le matin Pinchon à Tourlaville porterdeux quartes de miel à mademoiselle de Tourlaville, comme je luy avoys hier promis. (7-8 mars 1559)

Jacques lui rend visite

Au matin le Sr de Tourlaville et Moisson passèrent par céans et alloyent à la chasse. (15 juillet 1558)

Au matin, avant que fusse levé, le Sr de Tourlaville et Briquesquieu passèrent par céans, allantz à Vallongnes.(19 décembre 1559)

Les déjeuners « céans »

Un jour, Gilles invite l’abbé d’Hambye à déjeuner. Celui-ci, convoqué à Hambye, se décommande. Jacques Ravalet et son épouse viennent à sa place (voir plus bas) :

Le Sr de Tourlaville, frère dud. segrettayre, et sa femme vindrent et disnèrent, puys s’en retournèrent. (10 février 1556)

Ils déjeunent chez des amis communs

Je disné et souppé chez Auvrey à la bienvenue de la femme de Gilles ; y estoyent le Sr de Tourlaville et sa femme (…), le sieur de Fervaches et sa femme, …(9 juillet 1559)

Gilles joue les intermédiaires

[A Valognes] Tourlaville Ravalet et Jehan Le Saulvage me vindrent parquérir, ainsy qu’avions hier conclud à Cherebourg. Nous venus là, nous regardasmes aulx affères d’entre Ravalet et Sauvage pour le faict d’une tenure [concession d’une terre à titre précaire] que demande led. Ravalet, à cause de son fief de Tourlaville (3 décembre 1555)

Les rencontres

Gilles rapporte leurs rencontres, même lorsqu’elles sont inopinées. Ils bavardent, se donnent des nouvelles, parlent métier :

Comme je alloys à Tourlaville, je trouvé à la forge Feullye le Sr de Tourlaville qui faisoyt ferrer la jument qu’il a heue de Poygnant. Il me convia jusques à la pierre Barbey et fusmes bien une heure ensemble à deviser des ventes qu’on a faictes de nouveau aulx forestz de Bries. (17 mai 1561)

Ils se raccompagnent et se « re-raccompagnent » :

Sur la relevée, Tourlaville-Ravalet vint me voyer. Je le convié jusques à l’ostel Feullye, puis, me reconvia jusques aulx Prinses-Berger ; je retourné encor avecques luy jusques près du fons du val. Il estoyt quasy nuyct quand nous départismes. (10 décembre 1556)

Présents de bon voisinage

Gilles fait chasser – sans succès – pour son ami :

Symonnet fut à la chasse le soyer et matin, pour recouvrer du gibier pour Tourlaville Ravalet et ne prinst rien. (25 avril 1556)

Il lui offre du gibier :

(…) passé par chez le Sr de Tourlaville et luy donné un levrault (10 juillet 1559)

Jacques Ravalet offre à Gilles des fromages et du poisson (dont du hareng : apparemment une denrée rare !) :

Moisson m’apporta deux fourmages que le Sr de Tourlaville m’envoyet (19 février 1557)

J’envoyé par Lajoye, au Sr de Tourlaville, six harencz blancz et six soret [saurs ?] et ung peu plus de demy pied d’anguille de Gattemare ; il n’a poinct esté ceste année de harenc en ce quartier, ny à Cherebourg, ny à Vallognes.(15 mars 1558)

Fourniture du matériel

Alors que Gilles est au « buisson Drouet » où des serviteurs font des cercles destinés à des tonneaux, arrive un serviteur de Jacques :

Comme je y estoys, arriva Robert Drouet pour avoyr des sercles à ung tonneau de dix pippes pour le Sr de Tourlaville. (23 septembre 1557)

Les relations de Gilles et de Jean II Ravalet

Collègue, ami et peut-être parent par alliance de Jacques, Gilles connaît évidemment Jean, le frère de Jacques. En outre, il est probablement flatté de fréquenter un proche de la duchesse d’Estouteville.

Gilles intervient avec diligence à la demande de l’abbé

Un serviteur de l’abbé vient dire à Gilles qu’un voisin a pris du gibier qui appartenait à son maître. Gilles se précipite :

L’homme de chambre du segrettayre de Madame de Sct Pol me vinst dire que Gilles Auvrey avoyt osté ung lièvre aulx chiens de son maistre (…). Incontinent je m’en allé chez Auvrey avecques led. homme de chambre pour sçavoir la vérité. Nous ne trouvasmes poinct led. Gilles. (23 novembre 1557)

Gilles se rend près des chasseurs, dont l’abbé d’Hambye et son frère. Un autre lièvre est attrapé « à force », peut-être en compensation. Deux jours plus tard, épilogue de l’affaire que Gilles croit bon de rapporter :

(…) Gilles Auvré disna céans et me conta les excuses qu’il avoyt faictes à Monsr le segrettayre pour le lièvre que la levrette dud. Auvrey avoyt prins. (25 novembre 1557)

Il lui envoie du gibier

J’envoyé Lajoye à Cherebourg porter ung lièvre et ung levrault à Sct-Martin-Ravalet, segrétayre de Madame de Touteville (8 avril 1556)

Il l’invite

Un jour, Gilles invite l’abbé d’Hambye à déjeuner :

Dès le matin, Cantepye alla à Cherebourg et pria le segrettayre de Madame de Sct-Paul de venir mercredi disner céans, ce qu’il accorda (8 février 1556)

Il fait acheter du sucre, du vin, des « oeseau [x] de rivière » du « beuf, du veau, du mouton, des merles, ung vittecoc », du « pain frays », … mais l’abbé, convoqué à Hambye, se décommande. C’est son frère Jacques et son épouse qui vont déjeuner avec Gilles.

Gilles discute avec l’abbé du mariage de Cantepie

Le 12 mai 1560, alors qu’il allait visiter les travaux du manoir (voir plus bas), Gilles et l’abbé d’Hambye parlent du possible mariage de Cantepie, son homme de confiance, avec la belle-sœur de Jacques Ravalet. Ils en discutent à nouveau quelques jours plus tard mais le mariage ne va pas se faire :

[A Bricquebec, chez Madame d’Estouteville].Apprès disner, je parlé à monsr l’abbé de Hambye, segretayre de madame, touchant le du projet de μαριαγε [mariage]de Καυτεπιε[Cantepie, dont la femme Guillemette, demi-sœur de Gilles, est décédée le 5 mai 1559] avec la σοευρ δε μαδεμοισελλε[sœur de Mademoiselle] de Tourlaville et ne peusmes accorder. (18 mai 1560)

Gilles apporte son aide à la construction du manoir de Tourlaville

Jean II décide de construire un château à l’emplacement de l’ancien manoir du fief Aubert-Hermite dont il ne conserve que la tour et les fondations. Les travaux commencent avant qu’il ne possède l’intégralité du domaine puisqu’il ne devient officiellement propriétaire de la Fiefferme et Champart que le 1er mai 1562.

Par sociabilité, amitié ou devoir, Gilles participe à la construction du manoir des frères Ravalet qui n’est distant que de cinq kilomètres du sien.

Le 3 avril 1559 il envoie

(…) a monsr le segrettayre, XX boisseaulx de chaux pour commencer son bastiment à Tourlaville.

Un an plus tard, il se rend chez les frères Ravalet. Il visite le manoir en construction :

Je m’en vins chez le sieur de Tourlaville ou je le trouvé et le Sr abbé de Hambie, son frère, Claude Cabart, Guillaume Cabart, (…) ; je parlé audit Sr abbé touchant λε μαριαγε de Καυτεπιε [le mariage de Cantepie, homme de confiance de Gilles] et fus là bien deux heures à deviser avec luy et à voyer le bastiment qu’il faisoyt fère, puys m’en vins. (12 mai 1560)

Gilles partage les services d’un maçon avec l’abbé :

Led. jour, au soyer, baillé à Cardin, pour ce qu’il debvoyt aller lundi massonner pour le Sr de Tourlaville, IIII s. VIII d.(15 juin 1560)

Le 20 septembre 1562, l’abbé d’Hambye envoie un serviteur demander à Gilles de lui prêter un moyen de transport pour aller chercher du « carreau » (pierre calcaire en moellons ou dalles) à Yvetot. Gilles fait mieux encore puisqu’il demande aux gens de sa paroisse de participer au transport, survivance possible des corvées médiévales :

Avant la messe, Philippe Pergeault, sr de la Vénourye, serviteur de monsr de Hambye, vinst céans pour avoyr des harnoys de cette parroysse mardi, pour aller à Yvetot querir du carreau pour son bâtiment à Tourlaville. Nous fusmes à la messe ensemble, et apprès le service faict, je dys aulx parroissiens, présent led. sr de la Venourye, qu’il fallait qu’ils allassent à Yvetot pour led. sr de Hambye ; ce qu’ilz accordèrent volontiers (…) Pierre Voysin (…) disna [céans] et Cardin, son serviteur, massons dud. sr de Hambye.

Deux jours plus tard, comme convenu, Gilles envoie un serviteur aider au transport de carreau d’Yvetot destiné à la construction du manoir. Il est accompagné d’autres personnes du Mesnil :

De grand matin, Gilles Berger partit de céans avec ung de mes harnoys, et alla à Yvetot querir une chartée de carreau, avec plusieurs aultres de ceste parroysse, pour le Sr abbé de Hambye, pour son bastiment à Tourlaville ; il estoyt nuyct quand il revinst.

Le Journal s’achève le 24 mars 1562.

Nous ignorons donc la date d’achèvement du manoir mais Gilles va certainement continuer à apporter son aide à ses voisins et amis, les Ravalet-Tourlaville.

Jacqueline Vastel
Janvier 2014

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