Gilles de Gouberville

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Verdeur ou Pudeur du bocage ?

Michel Muller  a publié l’excellent article qui suit dans le numéro 17 « Gilles de Gouberville et Valognes » de la revue Val’Auna, revue historique sur Valognes et les alentours, 2e semestre 2010, pp 14-15.

Nous le remercions de nous avoir autorisé à le reproduire ici.

La revue Val’Auna est publiée par les Amis de Valognes, Mairie de Valognes, 50700 Valognes.

 

« Verdeur » ou « pudeur » du bocage :

polémique autour du sire de Gouberville

 

 

En 1972, Emmanuel Le Roy Ladurie intitulait la préface qu’il écrivait à l’occasion de la réimpression de l’analyse de l’abbé Tollemer : « la verdeur du bocage ». Dans cette préface il traçait un portrait très vivant et haut en couleur de Gilles de Gouberville et il analysait le contenu du journal à la fois en anthropologue et en historien du monde rural. Cette analyse, brillante et novatrice par bien des aspects, présentait cependant quelques traits qui furent critiqués, en particulier par Pierre Chaunu, professeur d’histoire moderne à l’université de Caen. Celui-ci, reprenant les mots de Madeleine Foisil, conclut la préface qu’il donna à la biographie qu’elle publia en 1981, par les mots « pudeur du bocage ». Depuis les historiens spécialistes de Gilles de Gouberville hésitent entre deux camps : la « pudeur » ou la « verdeur ». Certes le mot « polémique » est un peu fort, et le mot « débat » conviendrait mieux pour mesurer les différences entre ces deux maîtres de l’histoire moderne qui, par la suite, siégèrent ensemble sur les bancs de l’Institut au sein de l’Académie des Sciences Morales et Politiques. Quels sont les termes de ce débat ?

 

A gauche, (et cette position est valable sur le plan politique) : Emmanuel Le Roy Ladurie. Ce n’est pas encore en 1972 l’auteur du best-seller historique sur Montaillou village occitan, ni le spécialiste reconnu de l’histoire du climat qu’il est devenu après la publication de L’histoire du climat depuis l’an mil. Il vient de soutenir brillamment une thèse sur les paysans du Languedoc (1966) et se place donc comme un spécialiste de l’histoire rurale. A l’occasion de ses recherches sur les paysans du XVIe siècle, il a évidemment croisé Gilles de Gouberville et son analyste l’abbé Tollemer, d’autant que sa famille avait des attaches normandes. Durant ces années 1950-1960, les recherches en histoire rurale battent leur plein donnant une floraison de thèses sur les milieux paysans, bien dans la veine de cet intérêt pour l’histoire sociale portée par « l’Ecole des Annales ». Cette histoire, délaissant les récits de bataille et les faits soi-disant illustres des hommes célèbres, s’intéresse davantage aux humbles et aux modestes, à ceux qui passent plus ou moins brièvement sur terre et qui, au terme d’une vie de labeur et de misère, ne laissent d’autres souvenirs que quelques descendants tout aussi miséreux. Cette histoire est assez fortement marquée par les théories marxistes qui dominent alors fréquemment l’université française et auxquelles adhère Le Roy Ladurie qui a été membre du Parti Communiste de 1945 à 1956, comme il l’écrit dans son autobiographie.

C’est donc en marge de ses recherches sur l’histoire rurale que Le Roy Ladurie a pu mesurer tout ce que pouvait apporter notre vieil abbé et notre encore plus vieux sire. Il lui a semblé que beaucoup d’historiens profiteraient de la relecture de l’Analyse du Journal Manuscrit d’un sire de Gouberville, gentilhomme campagnard, pour reprendre le titre exact de l’ouvrage dont la dernière édition, épuisée depuis des lustres, remontait à 1880. En 1972 la numérisation des livres était encore inconnue et la photocopie tout juste sortie des bacs photographiques. Seul un éditeur spécialisé pouvait se lancer dans la réimpression d’un ouvrage ancien et Le Roy Ladurie opta pour Mouton-Paris-La Haye dont le catalogue comprenait déjà des ouvrages de haut niveau scientifique et de prix équivalents…

Dans ses cinquante pages d’introduction à la réédition du Tollemer, Le Roy Ladurie éclaire les données économiques fournies par le Journal à la lumière des dernières recherches sur l’histoire rurale. Cela relativise et permet de mieux comprendre les chiffres relevés par l’abbé Tollemer.

Mais Le Roy Ladurie ne se contente pas de cette analyse largement économique et agronomique ; il dresse un portrait du sire de Gouberville pour le moins haut en couleur (voir pp XXXV et suivantes). Qu’on en juge : voici notre sire, la trogne illuminée, la  « bedaine proéminente » de « ventral », amateur de bonne chère et d’amours ancillaires, « probablement vérolé » ; un sanguin, maître sur sa terre et volontiers donneur de coups de bâton, mais pleutre, prompt à se défiler dès qu’il s’agit de participer à un rassemblement de nobles en armes, soucieux de bien échapper à l’impôt, et surtout très attaché à son modeste rang et à ses petits privilèges. Ajoutez à cela un plaideur invétéré, un normand chicaneur et procédurier, un coureur de bois et de champs… Au fond une sorte de Falstaff normand, un peu dérisoire, si ce n’est ridicule.

 

Ah ! on est loin de l’image assez idyllique que se faisait de « son bon sire » l’abbé Tollemer ! Le Roy Ladurie l’a coiffé d’un bonnet rouge, prenant un malin plaisir à « démythifier » notre hobereau d’autrefois. De plus l’image qu’il donne du XVIe siècle est fort éloignée de celle de notre vieil abbé : voici un âge plein de fureur, de sang, de peste, de violences et de paillardises. Horresco referens ! aurait dit sans doute Alexandre Tollemer se plongeant dans son bréviaire ou son eau bénite ! Lui qui avait pudiquement sauté tout ce qui tournait autour des mœurs de Gilles de Gouberville, aurait vu les turpitudes de celui-ci étalées en noir et blanc et sans pointillés… Lui qui dissimulait autant qu’il pouvait les faiblesses de l’Eglise et des ecclésiastiques du XVIe siècle, les aurait lues inscrites sans retenue, et avec un amusement visible, par notre historien du XXe siècle… Le sire de Le Roy Ladurie est, par bien des aspects, l’opposé de celui de Tollemer. La préface de Le Roy Ladurie corrige la vision trop édulcorée du savant abbé ; cependant, l’historien moderne, plein de gratitude pour le travail de son aîné, reconnaît tout ce qu’il doit à l’ancien principal du collège de Valognes.

 

Tant de couleurs si vives, tant de vie si débridée justifiaient bien ce titre de « verdeur ». On est proche du « vert-galant », coureur de jupons et trousseur de servantes ; on est au printemps des Temps modernes, saison de la montée de la sève, des jolis mois de mai, des roses chères à Ronsard, des « surets » pleins de vigueur, comme Gilles se plaisait sans doute à les voir grossir dans ses pépinières après avoir passé, dans le froid de l’hiver, des après-midi à les planter.

 

C’est sans doute cet excès de vie qui, au fond, indisposait certains autres commentateurs du Journal. Le professeur Pierre Chaunu était de ceux-là qui, tout en appréciant l’analyse économique de Le Roy Ladurie, trouvait que celui-ci avait été trop loin dans son souci de rendre vivante (c’est-à-dire actuelle) l’époque de Gilles de Gouberville. Pierre Chaunu, professeur d’histoire moderne à l’université de Caen depuis 1962, était un spécialiste reconnu de l’histoire de l’Amérique Latine depuis sa thèse monumentale sur Séville et l’Atlantique (1504-1650) : 12 volumes, plus de 7200 pages, un record jamais égalé ! Mais ce lorrain nommé à Caen dirigeait aussi de nombreuses recherches sur la Normandie et à ce titre était particulièrement intéressé par G de G : il faut dire que ce journal s’étalant sur treize années consignait des données chiffrées tout à fait propres à entrer dans les séries de l’histoire quantitative. Car Chaunu était un des maîtres de l’histoire sérielle et quantitative : il fut en effet le fondateur en 1966 du CRHQ (Centre de recherche en histoire quantitative). Mettre Gilles en série et en tirer des courbes pour en dégager des enseignements historiques : une partie du travail de Madeleine Foisil se retrouve dans ces objectifs. Pas de travail historique sans des milliers de chiffres et des centaines de pages d’annexes ou de commentaires ! C’est une histoire massive, sorte de pilonnage où plus rien ne reste à butiner après le passage du maître. C’est en même temps des fulgurances et des envolées qui laissent pantois les étudiants en histoire.

 

Farouchement conservateur, pourfendeur du déclin de l’Occident et en particulier de son déclin démographique, Chaunu n’était pas du genre à vouloir mettre l’histoire au goût du jour. Trop de vie et trop de couleurs dans le portrait esquissé par Le Roy Ladurie indisposaient celui qui officiait comme prédicateur de l’Eglise réformée de France au temple de Courseulles-sur-Mer. Il préférait voir en Gouberville l’homme qui, soir après soir, obstinément, remplissait son journal. Ce résumé de la journée, cette espèce de retour sur soi, dans le silence et dans la nuit qui enveloppaient peu à peu le manoir, lui semble bien révélateur de cette pudeur du bocage, où les bruits du monde sont en quelque sorte filtrés par les haies qui clôturent le paysage et les bois qui ceinturent le Mesnil–au-Val. Au-delà de l’exercice comptable, il entrevoit l’examen de conscience et donne une dimension quasi métaphysique à notre sire, bien loin du bon vivant de Le Roy Ladurie. Mais G de G est un « taiseux », il comptabilise plus volontiers les liards et les sous dépensés que ses états d’âme, pudeur du bocage oblige.

 

D’un côté une vision printanière et solaire, de l’autre les effluves océaniques douces et humides ; un sanguin finasseur et amateur des plaisirs de la vie face à un homme angoissé par la mort et soucieux de son salut ; le même homme a deux visages comme autrefois les statues de Janus. L’histoire, quoiqu’on en dise, est toujours une reconstitution du passé. Selon son tempérament et ses convictions, chaque historien se représente son héros sous des traits bien différents : Tollemer, Le Roy Ladurie, Chaunu, Foisil, … autant de Gilles de Gouberville, homme plein de ressources et, comme tout homme, plein de mystères.

 

Michel Muller

 

 

Extrait du numéro 17 « Gilles de Gouberville et Valognes » de la revue Val’Auna, revue historique sur Valognes et les alentours, 2e semestre 2010, pp 14-15.

La revue est publiée par les Amis de Valognes, Mairie de Valognes, 50700 Valognes.

 

Sources :

Préface intitulée « la verdeur du bocage » dans la réédition d’Un sire de Gouberville par l’abbé Tollemer, Paris-La Haye, Mouton, 1972.

Cette préface est reprise dans :

E. Le Roy Ladurie, Le territoire de l’historien, Bibliothèque des histoires, Gallimard, 1973, réédition dans la coll. TEL, 1977, pp 187 à 221

et Analyse par l’abbé Tollemer du Journal manuscrit d’un sire de Gouberville, Editions des champs, 1993, pp V à L.

E. Le Roy Ladurie, Montaillou, village occitan de 1294 à 1324, Bibliothèque des histoires, Gallimard, 1976.

E. Le Roy Ladurie, Paris-Montpellier. P.C. –P.S.U., Témoins, Gallimard, 1982 (autobiographie).

 

P. Chaunu, préface à Madeleine Foisil, Le Sire de Gouberville, Aubier histoire, 1981, pp 9 à 14.

P. Chaunu, Séville et l’Atlantique (1504 – 1650), Paris, SEVPEN, 12 volumes, 1955-1960.

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