Gilles de Gouberville

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Le loup

Les loups au temps de Gouberville

I – Les attaques de loups

« Qui craint le grand méchant loup ? »

A cette question posée dans une comptine enfantine, il fallait répondre : « tout le monde », au temps de Gilles de Gouberville. Le loup gris ou loup eurasien (canis lupus lupus) est une des sous-espèces du canis lupus. Ce dernier appartient à la famille des canidés, probablement originaire d’Amérique du nord. Le renard, le chacal et le chien domestique font également partie de cette famille.

Au fil des siècles, le canis lupus va gagner tout l’hémisphère nord.

Si, dans les premières sociétés humaines, le loup est admiré voire vénéré pour ses qualités de chasseur, ses problèmes commencent dès que l’homme se sédentarise et se met à faire de l’élevage. Le loup est un prédateur qui se nourrit principalement d’animaux sauvages (cerfs, chevreuils, lièvres, sangliers) mais il peut s’en prendre aux animaux domestiques (vaches, moutons, agneaux, porcs et chevaux). Par contre, malgré la croyance populaire, le loup, sauf quand il est enragé, ne s’attaque que rarement à l’homme.

En Europe sa chasse intensive commence à partir du IXe siècle : poussés par la faim, les loups quittent les steppes et les grandes plaines et trouvent refuge dans les forêts qui, avec cette arrivée, vont représenter, un peu plus pour les hommes, le lieu de tous les dangers. Les loups se multipliant, ils s’aventurent hors de la forêt pour trouver à manger.

La religion chrétienne, omniprésente et omnipotente au Moyen Age, invoque la Bible comme justification de la domination de la nature par l’homme (Genèse, I, 28). Le principal ennemi de l’homme, son rival à la chasse, celui qui l’empêche de mener paisiblement sa vie pastorale, devient donc le « grand méchant loup », considéré comme un séide du Diable :

Le loup représente le diable, car celui-ci éprouve constamment de la haine pour l ‘espèce humaine, et il rôde autour des pensées des fidèles afin de tromper leurs âmes. (…) Les yeux du loup qui brillent dans la nuit, ce sont les oeuvres du diable… (Bestiaire de Pierre de Beauvais, XIIIe siècle)

En 813, Charlemagne institue le corps de la louveterie, confiant aux luparii, chasseurs à plein temps, le soin de débarrasser le pays des bêtes nuisibles et en particulier, les loups. Leur mission est double : capturer par tous les moyens (pièges, chasse, battues) ces prédateurs qui quittent les forêts en quête de nourriture, terrifiant la population qui vit essentiellement à la campagne, et détruire les jeunes qui naissent au printemps.

Au XIV e siècle, pendant la guerre de cent ans, le problème des loups devient crucial. Froid, batailles, disettes, épidémies et misère laissent des cadavres sans sépulture, ce qui attire les loups, accusés ensuite de s’attaquer aux êtres humains vivants. C’est à cette époque que se développe la lycanthropie, forme de délire dans lequel le sujet se croit transformé en loup et en imite le comportement (définition TLFI).

Il y en a qui mangent les enfants et parfois les hommes, et après qu’il se sont acharnés aux hommes, ils ne mangent nulle autre chair, mais se laisseront plutôt mourir : on les appelle loup-garous, car on doit s’en garder… (Le Livre de la chasse de Gaston Phébus, fin XIV e siècle).

A l’époque de Gilles de Gouberville, la présence des loups semble toujours être un réel fléau, un problème récurrent. Les attaques sont fréquentes et imprévisibles. Voici ce que constate et rapporte Gilles avec son objectivité habituelle.

En 1553, les loups dévorent partiellement un cerf qui avait été blessé :

> Gilles Auvré et Douart Grandin furent a la forest estracquer et trouvèrent a la haye à loupz les gens du sr de Sottevast sur les voyes d’un senglier de deux ans … Comme je revenoys de la messe, Jehan Parys me dist, présens .…, qu’il avoyt trouve ung cerf mengé des loupz près la Vente de-dessus-le-fest. Je luy dys qu’il me vinst querir apprès disner por y aller. … Nous le trouvasmes et en estoyt tout le derrier mengé des loups, comme il apparoissoyt a la nege. J’en couppé le chef et fys tourner le reste du corps sur l’austre costé. Nous trouvasmes qu’il avoyt heu un coup de boulet a la hanche gauche. (26 décembre 1553)

En octobre 1556, prévenu par ses gens, Gilles se précipite sur le lieu d’une attaque :
> Sur le soyer, a vol de vitecoqz, moy estant a la porte du boys, je ouy crier ung pourceau aulx Prinses-aulx-Advocatz, ou je couru bien tost. … Je trouvé ung pourceau de la garde de Jehan Paris que les loupz avoyent navré au ventre et a la cuysse et a la gorge … Il fut mené a l’ostel Barrier, ou le dist Paris le recueullyt. (17 octobre 1556)

Cinq ans plus tard, Gilles perd un mouton et un agneau à l’endroit où se trouvait le cerf en 1553 :
> Les loups avoyent tué ce jour la un agneau et ung mouton pour moy a la Vente de dessus le Fest (10 mai 1561)

Quelques mois après, une brebis est enlevée, juste à côte du manoir. Les loups s’approchent de plus en plus des zones habitées :

> Le loup prinst une brebis près de la chappelle comme led. Poltet estoyt ceans. (2 mars 1562)

En novembre 1562, il perd encore deux bêtes :

> Arnould fut au boys et Bertin, et trouvèrent que les loupz avoyent mengé deux pourceaux de céans aux praries de Sct-Martin. (7 novembre 1562)

Gilles mentionne également des peaux récupérées et les récompenses accordées aux tueurs de loups :
> Nicollas, berger a St Naser, vinst comme on escorchoyt la loupve que Symonnet avoyt hier tuée (30 mai 1558)

> Au point du jour, Arnould alla a Bris chez Raullet du Fay, qui avoyt le cuyr d’une vache nommée la Grand-Baronne, que les loupz avaient tuée. (15 novembre 1562)> (Céans) … arrivèrent Pierres et Jehan dict Groult fils Thiénot, de Digosville qui portoyent une peau de lou qu’ils avoyent prins ceste nuyct en leur court, mengeant leurs oez… Je leur donne IIII s., et IIII s. que je leur fys donner au Lesaulvage (…), et II s. que ledit maistre Guillaume, de Belleville leur donna volontiers. (28 octobre 1559)

Les peaux récupérées sont utilisées :

> Je conté à mon pelletier pour six manteaulx …. et pour l’abillage de deux peaulx de loupz … centz solz. (20 décembre 1559)

En l’espace de quelques siècles, le loup a changé radicalement de statut : de dieu égyptien (Oupouaout, dieu canidé, qui écarte toute force hostile du chemin des processions royales ou divines) et grec (Apollon est parfois appelé le « dieu-loup »), de mère nourricière des fondateurs de Rome (Romulus et Remus), le pauvre loup est devenu au Moyen Âge une bête méchante, terrifiante, dont il faut se débarrasser à tout prix.

Cette peur du loup va perdurer. Rappelons l’épisode de la « bête » qui terrorisa le Gévaudan entre 1764 et 1767, tuant une centaine d’enfants et de femmes mais pas d’animaux domestiques. Il est probable qu’il s’agissait d’un animal hybride, croisement entre un loup et un chien, dressé par un criminel pervers, mais … on incrimina un loup.

Et aujourd’hui encore, on continue à lire aux enfants Le petit chaperon rouge, et Les trois petits cochons, contes dans lesquels le loup est encore et toujours le méchant.

Maria Wolf-Hennequin avec l’aide de Jacqueline Vastel

2 – La chasse aux loups

On trouve dans le Journal plusieurs mentions de chasses, organisées pour débarrasser le pays de ces bêtes effrayantes. La méthode la plus employée est la « huée » :

Quand les loups devenaient par trop entreprenants, les habitants se réunissaient en aussi grand nombre que possible … Ils enveloppaient … l’animal pourchassé dans une sorte de cercle qui avançait toujours en se rétrécissant. Ils l’effrayaient par leurs huées et par le son discordant qu’ils tiraient de leurs divers objets de cornes, de poêles et de chaudrons jusqu’à ce que le loup, arrivé à leur portée, tombât sous leurs coups. (abbé Tollemer, Analyse du Journal. t.1, p. 206-207).

La « huée » est mentionnée au moins à cinq reprises dans le Journal. Celle de 1551 rassemble « deux ou troys mille personnes » : Monsr des Marescz vinst a St-Nazer. Nous desjeunasmes ensemble puys allasmes Les Hachees et Cantepye avecque nous, a Beaumont au devant de la huee, dont la tete estoyt en Varengrou et conduysimes la dite huée jusques au dit lieu de Varengron ou se trouva Monsr l’escuyer Potton qui ne fut pas content de ce qu’on avoyt termé la huée sans luy en parler. Le baron de la Lutumiere y estoyt et son frère Breuville et bien deux ou troys mille personnes.(23 février 1551)
Ils estoyt apprès dix heures quand la messe fu commencée. Symonnet, Thomas Drouet et Gilles Auvrey s’en allèrent de l’église à Fermembreul, où on faisoyt une hue aulx loupz. (6 janvier 1558)
(A Bricquebec)
… Guyon Binet apporta à Madame la trace d’un lou qu’on avoyt hier prins à la huée, à Varengon. (28 décembre 1558)
Arriva Leshachées, qui nous dist qu’on avoyt prins ung mastin à la huée. (9 avril 1559) : s’agit-il bien d’un loup ? Le terme qualifie usuellement un gros chien.
(A Russy) …
Symonnet allèrent à la huée en Blanqueville, où il fut prins un lou fort grand (13 avril 1561)

D’autres pratiques de chasse, courantes à l’époque, sont citées dans le Journal : par exemple la chasse avec chiens, qui, d’ailleurs, sont parfois / souvent blessés :
Nous fusmes à la messe à l’église. Comme nous y estions, il se mist à néger si fort que tout couvrit. … Led. jour Symonnet, Thomas Drouet, Καν (Cantepie), Collas Drouet furent au boys et trouvèrent deux loupz qui blécèrent Coliche et deux aultres chiens (18 novembre 1554)

ou la chasse avec appât (agneau), lors de laquelle Symonnet tue une louve avec une arquebuse :
(A Russy) Apprès disner, une louve vinst à la Coulombière et emporta ung agneau. Roquencourt, Symonnet, …., la poursuyvirent et luy fisrent lascher et laissèrent led. agneau à la place ; assès tot apprès, elle revinst chercher sa proye. Symonnet la tua d’un coup de harquebutte. (29 mai 1558)

Au printemps 1559, c’est un louveteau qui sert d’appât pour capturer sa mère :
(A Russy) Gaulvain vinst céans, qui avoyt prins cinq louveteaulx ès merdereaulx ; je luy donné IIs. Apprès disner nous retournasmes … au lieu où il les avoyt trouvés, auquel demeurèrent Symonnet et Drouet et ung louveteau qu’on avoyt remys où on les avoyt trouvés, pour voyer si la louve y reviendroyt ; ils y furent bien quattre heures et ne revinst rien.
(25 mai 1559)

A la lecture du Journal Il est évident que les animaux domestiques (oies, porcs, vaches, moutons) sont la proie fréquente des loups, mais Gilles ne note qu’une seule fois dans le Journal que le loup ait osé traquer un homme, qui rentrait seul, une veille de Noël :
Arnould fut à Monstebourg et apporta du beuf et du mouton pour XIII s.. En revenant, il trouva un lou à Crabet, qui le suyvit jusques près la maison au Saige. (24 décembre 1558)

On a déjà fait allusion à l’institution par Charlemagne d’un corps de louveterie. En 1520, François Ier l’officialise. Vers la fin du XVIe siècle, pendant les guerres de religion, les loups se multiplient de nouveau, pour les mêmes raisons que pendant la guerre de cent ans. Il est ordonné à toutes les paroisses d’avoir au moins un homme « avec armes et chiens » qui doit participer trois fois par an à une huée aux loups (ordonnance de 1583). Ces chasseurs doivent obtenir une autorisation officielle qui est obtenue auprès du maître des eaux et forêts ou de ses lieutenants, charge que possède Gilles depuis 1543. Ainsi, en 1555 :
(A Cherbourg) Les srs de Couriac parlèrent à moy au banquet [banc] et me baillèrent une commission qu’ilz avoyent pour chasser aulx loupz, que j’apporté quand et moy pour y mettre mon attache. (6 juin 1555)

Le corps de louveterie est supprimé à deux reprises :
– sous Charles VI (1395-1404) ; mais son rétablissement va rapidement s’imposer (rappelons que les loups entrent dans Paris en1421).
– pendant la Révolution : les louvetiers étaient dotés de privilèges importants. Rétabli par Napoléon en 1805, le corps existe toujours aujourd’hui. Les louvetiers sont nommés pour trois ans par le préfet et sont chargés de la « régulation des nuisibles et du maintien de l’équilibre de la faune sauvage ».

La fin des loups en France
Après la révolution de 1789, la chasse n’est plus réservée à l’aristocratie. Les loups sont systématiquement éliminés par des battues, la pose de trappes ou le poison. Entre 1818 et 1829, plus de dix-huit mille loups sont tués en France. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, après que les travaux de Pasteur désignent le loup comme principal vecteur de la rage, on peut même parler d’extermination. Le dernier loup va être abattu en 1927.
Depuis sa réintroduction en France, il y a quelques années, le loup continue de susciter querelles et polémiques entre écologistes, scientifiques, chasseurs, éleveurs et l’Etat, preuve qu’encore aujourd’hui, on craint le « grand méchant loup » …

Maria Wolf-Hennequin
Avec l’aide de Jacqueline Vastel



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